La Caverne de la Rose Noire

Premiers pas chez les Vampires(1)

Bien caché dans mon terrier, cela faisait trois nuits à présent que je n'avais pas bougé. J'avais trouvé refuge dans une crypte afin de me protéger autant des rayons du soleil que du monde dont j'avais eu un bref aperçu et une brève expérience peu glorieuse. Cet aperçu, entre nous, n'avait pas été des plus concluants pour ma petite personne… J'avais erré plusieurs mois durant dans les rues de la ville avant d'échouer en ces lieux comme l'aurait fait une bouteille jetée à la mer qui serait venue faire naufrage sur le sable d'une plage.

J'avais autant de points communs avec cette bouteille porteuse de message que de divergences. Elle était remplie d'air, et par certains aspects, je l'étais tout autant : ma mémoire me faisait défaut. L'un comme l'autre nous avions été abandonné et livré à nous-même. Nous avions chacun échoué en terres inconnues. Une de nos divergences majeures était cependant qu'elle se trouvait être porteuse d'un message. Hors, ce n'était pas mon cas, du moins à se qu'il me semblait. Ou alors ce dernier était si bien dissimulé que j'en ignorais autant l'existence que l'endroit où il se trouvait dissimulé. Un autre point qui m'éloignait de cette fameuse bouteille : si elle était parvenue sur cette plage en flottant, guidée par les courants, ce n'était pas mon cas. J'étais arrivé dans ce cimetière en coulant, guidé par une présence inquiétante à mes yeux. Certes, il ne s'agissait là que d'une métaphore, mais au combien appropriée à mon cheminement pour me rendre en ces lieux…

J'ignorais tout de moi jusqu'à mon nom et ma nature. Je sentais cette présence me suivre, bien qu'aujourd'hui, elle avait disparu – soit par mon épuisement, soit par sa réelle disparition – mais pas une fois je ne vis cet être qui se trouvait sur mes talons. Jamais « il » ne c'était montré à moi. Comme pour en ajouter à mon trouble, je me pensais en proie à une fièvre maligne. Je ne parvenais pas à m'exposer au soleil sous peine de brûler, ou encore, je n'arrivais pas non plus à m'alimenter correctement – par des aliments – sous peine de tout régurgiter et d'atrocement souffrir. J'avais énormément de mal à assimiler tout cela. Mais ce dont j'avais le plus de difficulté à assimiler, c'était se qu'il c'était produit quelques nuits plus tôt… Je m'en étais pris à un enfant qui traînait dans les rues. Je lui avais fauché la vie après m'être abreuvé de son sang. Lorsque j'avais fait cela, la faim m'avait quitté, le froid aussi… Je m'effrayais…

Depuis cette fameuse nuit, je n'osais plus approcher qui que ce soit. Lorsque j'entendais des voix dans le cimetière, je m'enfonçais un peu plus dans la crypte. Je n'avais plus rien avalé depuis cette fois… Pourtant, la faim commençait de nouveau à gronder. J'avais remarqué que lorsque c'était le cas, je devenais dangereux. J'étais, dans ce genre de situation, comme un animal féroce, me jetant sur tout se qui bouge, homme, femme enfant, animal… Et cela dans l'unique but de m'abreuver de ce si précieux liquide de vie et d'étancher ma soif brûlante. Il m'était arrivé de me nourrir de sang d'animaux : chiens, chats, rats, tout y était passé. Mais je ne comprenais pas pourquoi. Cette incompréhension me torturait l'esprit.

Le soleil venait de se coucher. Je m'éveillais d'un bien douloureux cauchemar. Rêve ou souvenir ? Je l'ignorais. Ma faim devenait de plus en plus pressante, mais je restais là , sans bouger, terré dans mon trou, attendant que l'inévitable arrive : bientôt je perdrais tout contrôle sur ma personne, et le plus inquiétant, était que j'en avait conscience. Je faisais peur à voir. J'étais couvert de boue, ma chemise était déchirée, les poches de mon pantalon me servaient toujours de chaussettes pour me protéger les pieds comme je pouvais. Seules mes pupilles bleues avaient gardé leur éclat et donnaient une pointe de couleur dans ce triste tableau de moi que je donnais… Epuisé autant qu'affamé, je devais attendre inconsciemment qu'une proie facile s'approche d'un peu trop prêt de moi…

Je fixais mes seuls bien : mon carnet et ma mine de plomb. Cela faisait plusieurs nuits à présent que je n'avais pas ouvert mon journal pour y annoter mon périple… A y réfléchir, était-ce réellement de la fatigue, de la lassitude ou encore purement et simplement de la fainéantise ? Sans nul doute qu'il s'agissait d'un peu des trois. Soupirant, je me fis violence afin de me tirer de cette torpeur qui ne cessait de croître. Je ramassais mes effets afin de reprendre l'écriture là où je l'avais laissée.

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Nuit 13


Je dois me reprendre. Cela fait déjà plusieurs nuit que je suis ici et je n'ai toujours pas bougé d'un pouce. Il est pet être temps pour moi de chercher un semblant de réponse. Je suis loin du monde ici, je ne risque pas de m'en prendre à qui que ce soit. Il est tellement rare que j'entende du bruit venant de l'extérieur…

Le froid, la faim, et la fatigue me rongent de l'intérieur. Cette maudite boue, cette crasse et tout ce dont je suis recouvert me grattent… Je ressemble à un mendiant, avec de la chance, si par malheur je venais à croiser quelqu'un, il fuira…

Peut-être le chiffre treize me portera t'il bonheur… Ou peut-être ce sera tout le contraire, je…

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Je m'apprêtais à ajouter quelques mots lorsque j'entendis un bruit s'approcher de la crypte où je me trouvais. Une nuit d'encre était tombée à présent, et pourtant, je voyais comme en plein jour. Inquiet, je m'approchais lentement vers le semblant de porte de ce qui avait été pour plusieurs nuits, mon antre. La faim, et la fatigue m'avaient rendu maladroit dans mes mouvements, et plutôt que de m'appuyer discrètement contre la porte, j'y avais apposé tout mon poids, ce qui, de fil en aiguille, avait non seulement ouvert ladite porte, mais m'avais fait sortir de mon « terrier » par la même. Je me trouvais au milieu du chemin. Je ne réalisais pas encore que je ne me trouvais non plus en sécurité, mais à découvert. L'air était doux, il était frais. L'espace d'un instant, j'en oubliais tout. Il faisait si bon de respirer l'air libre que j'en fermais les yeux. Il y avait une subtile odeur de plante, je n'avais su dire laquelle. Qu'il était bon de ne plus respirer les effluves d'un corps en décomposition, de l'eau croupie et suintante ainsi que de la moisissure et autre champignon parasitaire. Depuis mon arrivée, il me semblait que j'attendais quelque chose, mais quoi ? Je l'ignorais, mais peut être allais-je le découvrir…

J'ouvris de nouveau les yeux. Immobile tel une statue – une statue de glaise vu mon état avancé de crasse – je fixais ce ciel d'encre sans étoile, sans lune, qui, je devais bien l'avouer, m'avait tellement manqué. Perdu dans ma contemplation, ce fut un bruit similaire à ceux qui j'avais entendu dans la crypte, qui permit mon retour à la réalité. Dans un premier temps, je me contentais de baisser mon regard. Seules mes pupilles bleu ciel bougeaient, à la recherche de ce qui produisait ce son. Mon corps restait immobile alors que mes sens étaient en éveil. Un mélange de crainte et de curiosité m'envahissait. J'avais encore à l'esprit la mort de l'enfant que j'avais causé. J'entendais des battements de cœur qui n'étaient pas miens, je le savais. Alors qui était-ce ? Ce n'était pas non plus cette présence qui m'avait si longtemps accompagnée sans jamais intervenir. La crainte montait à mesure que le bruit de pas approchait. Difficile retour en arrière que ce fut pour moi lorsque l'espace d'un instant, je songeais de nouveau aux passages à tabacs que j'avais connus…

J'avais à présent la certitude que quelqu'un venait à moi. J'avais faim, cette faim me rongeait, je ne voulais pas de nouveau m'en prendre à un innocent… Ces craintes prirent le pas sur ma curiosité. Je devais partir et vite… Pourtant, mes jambes ne semblaient plus vouloir m'obéir… Etait-ce cette même faim qui me guidait ? Allais-je me changer de nouveau en cette bête assoiffée de sang ? Non ! Je ne le voulais pas, je devais partir, et cela maintenant !

* Va t'en ! Ne reste pas là imbécile ! Tu sais se qu'il va arriver ! Tu vas encore faire du mal ! *

Alors qu'immobile je livrais une bataille intérieure contre ma propre personne, une silhouette se formait déjà devant le bleu de mes yeux. A chaque seconde, celle-ci devenait de plus en plus précise, jusqu'à devenir une jeune femme. Je restais sans bougé comme si je n'avais plus d'emprise sur mon corps, comme si j'y étais prisonnier. Je fixais cette jeune femme qui s'approchait de moi. J'avais envie de lui crier de partir à toutes jambes – autant que de le faire moi-même – mais pas un son ne sortait d'entre mes lèvres. Aussi, je restais immobile, à la fixé, l'air ahuri, ou plutôt, l'air idiot. Avec de la chance, j'allais peut-être l'effrayer puisque je tenais plus du monstre des marécages, que de l'homme : pour seules chaussures, les tissus de mes poches de pantalon, la boue et autre sujet de crasse qui me recouvraient.

La silhouette venait de se préciser. Figé devant moi, se trouvait une jeune femme. Je voulais partir, mais je restais aussi immobile que le serait une statue d'argile. J'observais les fait et geste de cette apparition pour le moins inattendue. J'analysais autant ses paroles que ses actions. Je me montrais méfiant et cela, pas uniquement envers cette jeune femme, mais également envers moi.

"Ne t'en fais pas... je ne dirais rien aux autres."


 Il me fallut un moment pour réagir face à cette apparition. Ce fut en penchant la tête légèrement sur le côté que je desserrais pour la première fois les dents :

« Les autres ? Quels autres ? Il y a d'autres personnes que vous en ces lieux ? »

"Il y a d'autres personnes avec toi ?"


Ma question pouvait paraître désuète, voir même inutile autant que futile, cependant, durant mon « séjour » dans la crypte, je n'avais perçu que de brefs bruits de pas et quelques bribes de son de voix qui avaient raisonnées comme un échos. Si bien, que j'avais fini par penser que cette fièvre, dont je me pensais en proie, me faisait divaguer et me conduisait vers la folie. Je n'avais toujours pas bougé. Je suivis son regard lorsqu'il se porta sur la porte de la crypte. Une nouvelle fois, il me fallut un moment pour lui répondre. C'était comme si, entre le moment ou je désire répondre et celui où enfin j'y parviens, l'information devait faire le parcours du combattant pour enfin sortir.

« Non, je suis seul… J'ai toujours été seul… Et vous ? »

* Du moins, aussi loin que remonte ma mémoire*


"- Non personne d'autre que moi. Je me promenais et je me suis égarée."


Lorsqu'elle aborda l'éventuelle possibilité que nous partagions mon « abri », je marquais une nouvelle fois un temps d'arrêt. Cependant, cette fois, ce n'était pas pour les mêmes raisons cette fois. La jeune femme ne dégageait rien d'agressif, ce qui me rassure sur le premier point, mais non sur le second : ma faim. Quant à mon état physique… Je baissais mon regard pour observer mes pieds ainsi que mon allure presque d'outre-tombe. Ces mêmes pieds qui, malgré leur état, m'avaient portés si loin. Mon corps était fatigué et ma bouche si sèche… Je parlais à peine et ma voix, devenue rauque et presque silencieuse, ne manquait pas de marquer la si longue période passée sans m'en servir pour autre chose que des plaintes, gémissements et autres couinements en tout genre. Je me demandais ce qu'elle fuyait pour se risquer avec un inconnu à l'allure telle que la mienne.


"Ca ne te dérange pas de partager ton abri pour la nuit ? Je ne retrouverais pas mon chemin en aveugle et... herm... rester seule dans le coin ne me dit rien."


« Je… Je ne suis pas de bonne compagnie pour les gens… Je suis malade. »


"- J'essaierai de trouver un médecin, mais le faire venir ici sans attirer l'attention ne sera pas facile, alors ça peut prendre un peu de temps."


Malade… Voilà la seule explication qui m'était venue pour expliquer mon état. A force d'y réfléchir, il n'y avait que cela qui avait pu être la cause logique de mon incapacité à absorber des aliments, de mon goût pour le sang – la fièvre pouvait expliquer se que je qualifiais de folie – et ma férocité. A en juger par son visage, je ne devais pas la convaincre. Je soupirais, je ne voulais pas paraître grossier, hors jusqu'à présent, je l'étais. Je ne voulais pas non plus mentir.

* Préviens-la espèce d'idiot ! *

« La fièvre me fait faire des choses… Je perds le contrôle… Je suis dangereux. »


Je ne voulais pas non plus la faire partir en courant. JE préférais prévenir que guérir, mais mon désir n'était pas de la faire fuir. Cependant, qu'aurait-elle pu penser d'une histoire aussi abracadabrante que la mienne ? Je ne me voyais réellement pas lui dire que je n'arrivais pas à m'alimenter, mais par contre que je buvais le sang des gens tout comme d'animaux, et cela, juste avant de les tuer. Il était certain que je passerais pour un illuminé, d'autant plus si elle tombait sur mon « journal » et qu'elle lisait mes lignes. Pourtant, elle semblait fuir quelque chose, mais quoi ? Elle avait parlé d'un abri, c'était donc quel voulait se protéger… J'avais beau sentir l'air, regarder autour de nous et tendre l'oreille comme le ferait un animal poursuivi par une meute de prédateur, je ne percevais aucune présence autre que les notre.

« Où sommes nous ici ? Qui êtes-vous et qui ou quoi fuyez-vous ? »

"Comment ça, tu ne sais pas où nous sommes ? ce que je fuis ? tu veux dire... que tu n'as vraiment rencontré personne ?"


Moi qui m'étais montré relativement silencieux et bref, voilà que j'assommais la pauvre jeune femme de questions. Je me sentis alors obligé de m'excuser de mon comportement qui avait tout d'un rustre homme des cavernes. La jeune femme n'avait pas à payer ni mes mauvaises expériences, ni ma maladie.

"Je suis Taryn... tu peux m'appeler 'Ryn. Par quel chemin es-tu passé pour arriver ici ? C'est très important, bien plus que tu ne le crois ! Non non nous n'aurons pas à nous cacher la journée demain, ce n'est dangereux que la nuit. Sauf si tu croises des gardes."


« Je suis désolé… Je n'ai plus parlé à quelqu'un depuis des mois… J'oublie comment on doit se comporter envers une femme ainsi que la politesse. Je… Je vous laisse la crypte si vous voulez, je trouverais où me nicher pour la journée de demain… »


* Tu as oublié, comme c'est amusant lorsque l'on sait que tu ne te souviens même pas de ton nom. *


Hormis ma tête et mes lèvres, je n'avais toujours pas bougé. JE me trouvais toujours droit comme un piquet. Je devais vraiment paraître étrange ou bien fou pour parler de me cacher le jour et non la nuit comme le voudrait toute logique…


* Eh bien, après paeille discour, tu va passer pour un fou et avoir fait fuir la seule personne que tu as croisé et qui aurait peut-être pu répondre à tes questions... Bien joué "champion"! *

Je m'apprêtais à répondre à cette jeune femme que je ne voulais voir personne et que je ne souhaitais que l'on s'approche de moi, lorsque vinrent les inévitables questions. Comment allais-je lui dire que j'ignorais tout jusqu'à mon nom ? Je ne me souvenais que de ces derniers mois. Je n'avais que des questions pour trop peu de réponses. Je baissais le regard un instant avant de relever les yeux vers elle :

« Non… Je ne sais pas où nous nous trouvons… J'ai erré pendant longtemps avant d'arriver ici. J'ai bien entendu des voix la nuit… Mais il valait mieux que je ne me montre pas… »

Son visage changea lorsqu'elle se présenta. Elle semblait empressée de savoir comment j'étais parvenu à me rendre dans ce cimetière. Je regardais autour de nous pour tenter de me remémorer mon chemin, mais rien ne me venait. J'avais tourné si longtemps en rond dans la forêt que tous les arbres avaient fini par se ressembler. Décidément, ma mémoire tenait plus du gruyère que de la matière grise…

« Enchanté 'Ryn… Des gardes… Je suis resté dans la forêt tellement longtemps… Je ne me souviens pas… »

* Tu es un idiot, ça avait pourtant l'air si important pour elle ! *


"- Tu... Vous... pourriez sortir avec moi de jour n'est-ce pas ?"
 

Brusquement, la réaction de Taryn, puisque tel était son nom, changea. Son visage changea. Avais-je dit ou fait quelque chose que je n'aurais pas dû ? D'un simple tutoiement, elle passa à un vouvoiement, pourquoi ? Elle semblait paniquée. Je regardais ses poings qu'elle serrait comme si elle n'allait pas tarder à m'en mettre un au visage. Je m'apprêtais à lui répondre lorsqu'elle devint presque hystérique. Elle chargea droit sur moi en pleurant pour me marteler le torse de ses points en criant sur moi.

"Crétin ! Crétin ! Crétiin !"


Une vague de colère m'envahit soudainement. Elle semblait en comprendre plus sur moi en quelques secondes que moi, en plusieurs mois. Elle semblait aussi me reprocher tout ce que je ne comprenais pas. Je la pris alors par les épaules pour la secouer en criant :


« Ça suffit ! »

* Calme toi Julians, tu vas faire une connerie encore… *


Face à mon excès de violence, j'écarquillais les yeux et la relâchais. Je me reculais de la jeune femme de quelques pas. Je venais de me faire peur et cela se lisait autant dans mes yeux que sur mon visage. La faim, ma colère face à mon impuissance, ma fatigue, avaient mis mes nerfs à rude épreuve. Je pris mon visage entre mes mains tremblantes.


« Je ne voulais pas… Je suis désolé… Je vais vous laisser tranquille ou tout va recommencer… »

Je n'eus guère le loisir de faire quelques pas que déjà, mes jambes cessèrent de me porter. Je terminais sur mes genoux. Je devais me ressaisir, je devais repartir de la même manière que j'étais venu, pourtant, cette jeune femme semblait mieux comprendre que moi cette fièvre qui me dévorait de l'intérieur. Pourquoi ? Où étais-je ? Qu'est ce qui m'arrivait ? Je finis par relever lentement le visage pour murmurer :

« Où est-ce que je suis ? Qu'est ce qu'il m'arrive ? Je ne me souviens pas… »

Je pris une grande inspiration – du moins à ce qu'il me semblait – avant de me redresser pour me relever et me tenir tant bien que mal sur mes jambes. Je voulais m'éloigner et fuir à toutes jambes autant que je désirais des réponses. Cela me devenait vital, comme l'eau pour les plantes…

« Pourquoi suis-je comme ça ? Pourquoi suis-je allergique au soleil ? Pourquoi est-ce que je deviens agressif et violent lorsque j'ai faim ? Pourquoi je n'arrive plus qu'à me nourrir si je bois du… De quoi suis-je malade ? Dans vos yeux… Vous aviez l'air de… Savoir… Je vais devenir fou si je ne sais pas… Je ne me souviens… de rien… »

"Je ne sais pas non plus comment tu es arrivé là mais, laisse moi deviner, tu te sentais mourir de faim et sans réfléchir, tu as attaqué quelqu'un ?"


Je devais avoir l'air pathétique et pitoyable. J'étais pourtant complètement perdu et il était certain que ma réaction n'aurait pas pour effet d'apaiser la jeune femme, c'était peut être tout le contraire. Devenais-je fou ? Oui, ce devait être cela. Ma fièvre devait être si forte que je délirais. Je ne voyais pas d'autre explication logique.

* Tu es fou crétin, complètement fou, tu devrais te livrer aux autorités. *

Je me laissais faire, telle une poupée de chiffon entre les mains de la jeune femme. Taryn faisait preuve d'une extrême maîtrise de sa personne, passant en une fraction de seconde de la quasi-hystérie, à un sang-froid presque palpable. Son ton devenu acéré ne me laissa pas d'autre choix, du moins, dans l'état d'esprit dans lequel je me trouvais, je ne pouvais faire autrement que d'obtempérer. Lorsque cette inconnue dont je ne connaissais que le nom fit l'exacte peinture de ce qu'il m'était arrivé, je ne pouvais rester de marbre. Mes yeux s'écarquillèrent, et je la fixais un peu sottement, il fallait bien l'avouer. Comment avait-elle pu savoir, rien qu'en écoutant mon discours incohérent ? Inexplicablement, je baissais les yeux pour fixer le sol.

« Oui… Je n'arrive plus depuis longtemps à manger normalement… Je ne voulais plus me nourrir de sang d'animaux, alors j'ai tout simplement arrêté de me nourrir… Une nuit… J'ai finis par m'en prendre à quelqu'un… »

Sur ces quelques mots Taryn m'annonça que je n'étais guère malade. Je relevais rapidement le regard vers elle. J'allais de surprise en surprise. Cette jeune femme semblait savoir de quoi il retournait, elle paraissait posséder tant de réponses à certaines de mes questions. Comment et pourquoi ?

* Pas malade… Alors suis-je fou ? Est-ce de la folie ? *

"Tu n'es pas fou... du moins pas plus que tes congénères. Par contre il y a un problème avec ta mémoire et ton passé, eux semblent se souvenir du leur."


Se qui se déroula ensuite tenait effectivement de la folie. Taryn me tendait le bras pour que je la morde.

"- Mord à l'intérieur du poignet, et arrête toi avant de me laisser sur le carreau."
 

Etait-ce moi le fou, ou bien elle ? Pourquoi faisait-elle cela ? Pourquoi s'infligeait elle pareille chose ? Je ne pouvais me résoudre à la mordre, cela devait se lire sur mon visage car la jeune femme m'étreignit la manche. Je secouais la tête en signe de protestation alors que je ne la quittais pas des yeux :

"- Je suis armée alors ne t'avise pas d'en boire plus que nécessaire !

« Je ne peux pas… Et si je ne savais pas m'arrêter ? Je ne veux pas vous faire de mal Taryn… »

"- Tu n'as pas le choix, soit tu te nourris maintenant alors que tu as encore l'esprit clair, soit tu le feras plus tard, sous l'emprise de la bête... et ça se passera comme la dernière fois. Tu recommenceras."
 

Lorsque son visage se détendit pour sourire confiante et qu'elle insista, je baissais les yeux vers son poignet. Pesant le pour et le contre, j'hésitais. Taryn avait pourtant suscité ma faim qui grondait cependant en mon sein. Elle devenait de plus en plus présente a mesure que les secondes s'écoulaient et que mon regard fixait son poignet. Je finis par me résoudre, ma faim prenait le pas sur ma raison. Je pris doucement son bras entre mes mains. Lentement, je relevais les yeux vers la jeune femme.

"- Fais le... ça ira."
 

« Si je vous fais mal… Ou si je vais trop loin… Frappez fort… »

Je baissais de nouveau les yeux pour fixer son poignet une nouvelle fois. Cependant cette fois ce n'était plus pour me demander se que je devais faire, ma faim était à présent trop pressante. J'ouvris la bouche lentement pour laisser libre cour à mes crocs. Je fondis sur elle, ou plutôt, mes canines se fondirent dans sa chair sans brutalité. J'espérais cependant que cela ne soit pas trop douloureux. Je me doutais qu'il ne pouvait en découler du plaisir, ce n'était pas concevable pour moi. Je refermais les yeux, m'abreuvant lentement de son si précieux liquide chaud et délicieux. Lentement, je sentais étrangement la vie parcourir mes veines et mes forces me revenaient. Étonnement, cela me fit soupirer d'aise. J'en perdis la notion du temps, de ce qui m'entourait, j'en oubliais tout. Je me sentais bien, aussi loin que remontaient mes maigres souvenirs, je ne pensais pas avoir connu pareil quiétude.

Cependant, toute-bonne chose à une fin, et le temps fut venu de libérer le bras de Taryn. Ce qui me fit réagir, ce fut les battements de son cœur que j'entendais. Ils étaient changeants, aussi, je la relâchais presque aussitôt que j'en pris conscience. Lorsque mes crocs quittèrent sa chair, j'essuyais son propre sans qui avait coulé sur son bras de ma langue avant de relever lentement le visage vers elle, quelque peu honteux, tout en essuyant ma bouche du revers de ma manche, qui pourtant, était déjà bien grise. De pouilleux je passais à tueur en série comme allure.


« Merci Taryn… Je… Est ce que vous allez bien ? Je ne vous ai pas fait trop mal ? »

Mon inquiétude était sincère, le bleu de mon regard, comme toujours, trahissait mes émotions. Je baissais les yeux sur la plaie que j'avais causé, avant de lui faire signe de ne pas bouger. Je me levais et entrais dans la crypte. J'y avais laissé mon carnet et mine de plomb. J'en ressortis avec les deux et revins m'asseoir face à elle. Les feuilles de mon journal étaient en papier spongieux. Il s'agissait de papier fait main. Cela avait un avantage et un inconvénient, dans le cas présent, il s'agissait plutôt d'un point positif : le papier était absorbant. J'ouvris mon carnet pour en arracher une page propre. Je la roulais avant de l'aplatir pour la poser ensuite sur sa plaie.

« Ce n'est pas grand-chose, mais vous ne vous tacherez pas de cette manière… Je vous aurais bien donné un bout de ma chemise pour le faire tenir, mais je ne crois pas que la crasse vous plairait… »

J'esquissais un très léger sourire. Le premier depuis que nous nous étions rencontrés.

« Comment avez-vous su ? Qu'est ce que j'ai si je ne suis pas malade ? Il y a d'autres personnes qui ont se que j'ai ? Et pourquoi est-il si important que je me souvienne comment je suis venu ici ? »

"Hé doucement l'Egaré, j'aurais du me douter qu'un peu de sang t'éclaircirait les idées, laisse moi juste le temps de m'installer plus confortablement."


Cette fois, je ne tenais plus. En mon esprit bouillonnaient tant et tant de questions que je ne savais plus par où commencer. Elles étaient sorties d'un coup comme une pluie diluvienne. Je ne pouvais plus les contenir et pourtant à chacune que je posais, dix semblaient s'y ajouter.

"Il y en a d'autres ici, de la même nature que toi. Tu n'es pas malade... tu... tu es un vampire. Les autres vampires, se sont réunis dans le manoir au centre de ce domaine. Ils... utilisent des gens, des humains, comme esclave et comme nourriture."

Si moi je me sentais d'aplomb et bien mieux qu'avant de m'être nourri, ce n'était probablement pas le cas de Taryn. Je l'assommais d'une pluie diluvienne de questions alors, certes je m'étais nourri, mais à ses propres dépends. J'avais conscience que je lui devais une fière chandelle, et qu'elle avait empêché, par sa générosité, qu'un drame ne se produise de nouveau – à savoir, que sans elle j'aurais une nouvelle fois pu faire beaucoup de mal – ou que je ne passe de vie à trépas en moins de temps qu'il en fallait pour le dire. Je l'observais s'appuyer contre le mur de la crypte d'où je revenais. J'espérais ne pas lui avoir prit beaucoup trop de ce si précieux liquide de vie au goût si sucré.

J'avais un très léger mais sensible sourire lorsque je réalisais que Taryn m'avait donné un nom : "l'Egaré". Cela pouvait paraître des plus idiot que de se contenter d'un surnom et ne pas décider soi-même de son nom, mais n'était-ce pas nos parents qui nous offraient une identité de par notre naissance ? Pourtant, cela m'apportait un certain réconfort de ne plus être "Personne" et de devenir "l'Egaré". Lorsque Taryn reprit la parole, je m'approchais d'elle lentement pour m'asseoir devant elle.


* Un vampire ? Moi ? Elle doit vraiment être fatiguée… J'ai dû trop lui prendre de sang… Ou alors, elle est folle !*


Entendant la jeune femme me parler de vampire, ma première réaction naturellement fut de ne pas la croire et la prendre pour folle. J'étais perdu, égaré, déboussolé, je ne possédais plus ma mémoire et quelque par, plus vraiment toute ma tête… Mais de là à croire aux vampires, il y avait tout un monde. Pourtant, elle semblait me dire qu'il y en avait d'autres… D'autres personnes qui comme moi, souffraient, de se qui pour moi, était une maladie, et pour Taryn, un état. Je m'apprêtais à toucher son front pour voir si elle n'était pas fiévreuse, ce qui aurait pu expliquer toutes ces choses qu'elle disait, mais de nouveau, elle divagua. L'évocation d'un manoir, de gens servant d'esclaves ou de gibier me fit froid dans le dos.

Je détournais alors le regard pour tenter de me remettre les idées au clair. Je devais faire le point. Je devais essayer d'assembler tout les morceaux du puzzle car je nageais complètement… Où plutôt, je me sentais davantage proche de la bouteille vide jetée à la mer. Je me sentais ballotté non pas au gré des vagues et du vent, mais selon le bon vouloir des informations qui me parvenaient. J'avais l'impression d'avoir la tête aussi vide que cette fameuse bouteille jetée à la mer. Je fixais le sol pour me concentrer :


* Que sais-je ? Je dois faire le point… Je suis allergique au soleil… Je ne parviens à me nourrir que de sang… Lorsque j'ai trop faim, je deviens une véritable bête… C'est vrai qu'il est tentant de penser aux vampires… Mais… Quand même…*

À mesure que j'avançais dans mes réflexions, mon regard se perdait de plus en plus. JE ne pouvais concevoir l'inconcevable, je ne parvenais pas à sortir des sentiers battu dans mes réflexions. Habitué quelque par à l'ordinaire, je ne pouvais croire en l'extraordinaire. C'était tout bonnement impossible pour moi. Il était cependant possible que des hommes en asservissent d'autre pour quelques jeu ou distractions macabres. Je pouvais croire que des hommes étaient assez sombres pour en réduire à la servitude d'autres, mais pas que les vampires existaient, et encore moins que j'en étais un spécimen.

Lentement, je relevais les yeux vers la jeune femme. Elle semblait pourtant totalement sensée. Mais l'était elle réellement ? Etait-ce un cauchemar dû à la faim ? Ou peut être, ou peut-être que ce n'était pas que je ne pouvais pas y croire, mais que je ne le voulais pas. Admettre ça, c'était quelque par, admettre qu'il était possible qu'ils existent et pourtant…


« Je… Je ne veux pas être grossier… Mais… J'avoue que je ne peux pas y croire… Reconnaissez que l'idée des vampires est quelque par… Impossible… Même si ce que j'ai s'en approche, je vous l'accorde. C'est vrai que ça peut laisser place à de drôles d'idées… Mais de la à les croire… »

"- Appelle ça différemment si tu veux, ça ne changera rien à ce que tu es."


Qui essayais-je de convaincre ? Elle ou moi ? Je ne le savais plus réellement. Je ne savais plus en quoi je croyais… D'une bouteille vide, je passais à une épave s'échouant au hasard des vents sur une plage au hasard. Je devais me raccrocher à une bouée ou j'allais couler. Ou plutôt, j'allais fondre en larmes. À chaque pas que je faisais le sol semblait se dérober. Je devais arrêter de penser, arrêter de réfléchir… Et pour seul moyen, je ne trouvais que l'idée de changer de sujet…


« Est-ce que vous voulez que je vous cherche de l'eau ? Que je vous trouve de quoi manger ou que je vous aide à rentrer à l'intérieur ? »


"- Ce sera difficile de trouver à manger. De l'eau, ce serait bien. Et... Je crois que je préfère encore rester dehors"


Je tentais tant bien que mal de faire bonne figure, de ne pas lâcher prise et de ne pas montrer mon trouble, mais comme toujours, mon regard devait sans nul doute me trahir. Je n'avais trouvé que ça pour penser à autre chose… Je devais m'occuper… De plus, j'avais une dette envers cette jeune femme, et si je pouvais lui venir en aide, il fallait que je le fasse…

"- Une autre chose, ta peau est toujours glacée si je ne me trompe pas, pourtant tu ne souffres pas du froid. Tu trouves ça normal ?"


Ma peau était glacée.. Elle avait raison. Le froid ne m'atteignait plus depuis longtemps… Alors pourquoi avais-je eut si froid dans la ville ? Etait-ce un mauvais tour que m'avait joué mon esprit ? Etait-ce un réflexe que mon corps avait gardé ? Une sensation due à un conditionnement naturel sans pour autant que cela n'avait été réel… Je l'ignorais, mais bien vite je chassais ces pensées de mon esprit car avoir de telles pensées revenait à croire cette histoire de vampire. Je secouais la tête sans rien répondre.

Je ne parvenais pas à croire ce que j'entendais ou peut-être ne voulais-je pas le croire. Je n'en savais rien. Cependant, j'étais de plus en plus perturbé. Un peu comme un enfant à qui l'on aurait dit que le père noël n'existait pas. Mon esprit ne cessait pas de divaguer, d'aller et venir… Mes questions sans réponses, mes réponses qui ne me convenaient pas me perturbaient et me torturaient de l'intérieur. Pourtant, je tentais de faire face, je ne devais pas baisser les bras. Il y avait d'autres explications…


* Cesse de réfléchir idiot! Tu vas te perdre ou devenir dingue! *

« Je… Je vais vous chercher de l'eau… Je reviens. »

Maigre moyen de m'évader de ma condition que de songer à autre chose au travers d'un si maigre but : ramener de l'eau. Il s'agissait d'un moyen puéril et éphémère pour échapper à mes tourments intérieurs, mais pour l'heure, je n'avais que cela à quoi me raccrocher pour ne pas fondre en larmes, pour ne pas couler. Mais une fois l'eau rapportée, l'air de ma bouée de sauvetage m'échapperait-il ?

« J'ai vu un calice dans la crypte, je vais m'en servir, je reviens dès que j'ai trouvé de l'eau… »


Sur ces mots, je quittais Taryn pour m'engouffrer de nouveau dans la crypte. Je m'emparais dudit calice avant d'en ressortir. J'adressais un très léger sourire à la jeune femme avant de la laisser avec pour seule compagnie, mon carnet et ma mine de plomb. J'errais dans le cimetière à la recherche d'eau, et, chose étonnante, je pouvais en sentir l'odeur, comme si mes sens c'étaient tout d'un coup développés. Je ne relevais pas sur le moment, mon but n'était pas de chercher à tout comprendre pour le moment. Enfin je trouvais l'objet de ma convoitise : un cour d'eau. Je m'en approchais et commençais par rincer le calice.

Ce fut de cette manière que pour la première fois, je pu revoir la couleur de ma peau. Je déposais alors la coupelle rincée et pleine au bord du ruisseau pour me rincer à mon tour complètement. Même s'il ne s'agissais pas d'un véritable douche, je devais bien reconnaître que cela me procurait le plus grand bien. Je quittais enfin le ruisseau avec le calice plein. En chemin, par chance, je trouvais quelques fraises sauvages que je ramassais. Je rebroussais alors ma route pour rejoindre Taryn qui devait attendre depuis un long moment à présent.

Cette fois, comme guidé par mes sens, il ne me fallut pas longtemps pour retrouver la jeune femme. Je m'approchais d'elle, trempé, mais, comme Taryn me l'avait fait remarquer, je n'avais pas froid. Je m'assis devant elle et lui tendit dans le creux de ma main les quelques fraises sauvages que j'avais trouvé :


« J'ai trouvé des fraises sauvages… J'ai pensé que peut être… Je vous ai aussi ramené de l'eau… »

Alors que je lui tendais le calice rempli d'eau, pour la première fois, j'observais mon reflet à la surface. Chose anodine pour beaucoup, mais pas pour moi, j'avais oublié à quoi je ressemblais… Et visiblement, l'eau aussi..; Il n'y avait aucune image comme si, je n'existais pas. Lentement, je relevais les yeux vers Taryn, nageant un peu plus dans l'incompréhesion. J'avais oublié jusqu'à mon visage. Inconsciemment, je m'immobilisais, fixant mon images absente dans ce petit cercle d'eau. Je finis par détacher mon regard de l'eau lorsque la jeune femme me tendis mon carnet tout en me parlant :

« Merci pour les fraises et l'eau... qu'est-ce que c'est ? une espèce de journal intime ? » fit elle en s'asseyant de nouveau tout en récupérant les fraises et la coupelle d'eau avant de boire goulûment.
« Merci... Oui, c'est ça si on veut... ça m'évite de perdre pied dans la réalité surtout.. » répondis-je quelque peu gêné en récupérant mon bien.
« Rassure toi, je ne l'ai pas lu, pas avec cette obscurité... mais toi tu peux peut-être ? »

Je la regardais pencher le visage sur le côté et grignoter une fraise. Elle venait de souligner discrètement une capacité supplémentaire typiquement vampirique.

« Je vois effectivement clair... Comme en plein jour, j'ai dû m'habituer à voir dans la noirceur au fil du temps... » Je me raccrochais une nouvelle fois à se qui pour moi, était rationnel.
« Peut-être... » elle eu un léger haussement d'épaule « Avant que je ne te demande de me le lire, il y a quelque chose qu'on peut essayer de faire, pour ta mémoire... des associations d'idées, tu as déjà essayé ? »
« Comment ça? Un mot qui en appelle un autre? » Fis-je curieux et à la fois gêné à l'évocation de la lecture de son "journal".
« Oui c'est ça, » Opina t'elle vivement « Je te donne un mot, tu me réponds la première chose qui te vient à l'esprit. Tu m'arrêtes quand ça te rappelle un souvenir, même flou »
« D'accord... J'avoue ne pas y avoir pensé avant... » acquiesçais-je ce qui eu pour effet de la faire toussoter et rire.
« Je crois que tu n'as pas pensé à grand chose jusqu'à maintenant » Elle sourit plus gentiment « je te taquine... on commence ? »

Je me mis à sourire un peu moins timidement. Taryn avait le don de me mettre à l'aise. C'était étonnant puisque nous ne nous connaissions pas, et pourtant, elle avait cette facilité de me mettre en confiance. Quel était son secret pour qu'elle y parvienne aussi facilement ?

« Je crois que ma tête est pleine... soit de vide, soit d'air… » J
e m'assis plus correctement « D'accord, je vous écoute »
« mm nuit ! »
« Lune » Fis-je en souriant un peu sottement alors qu'elle prit une autre fraise.
« tu ne sais pas ce que tu loupes en ne mangeant pas de fruit. » Elle reprit alors le jeu : « Lumière »
« J'en mangerais bien, mais j'en suis malade à chaque fois... »


Je devais bien l'avouer, j'étais presque jaloux de la voir pouvoir manger les fraises. J'ignorais pourquoi, mais il me semblait que leur goût n'était que douceur. Mon regard était presque envieux. Oui, c'était bien plus de l'envie que de la jalousie en réalité.

« Brûlure »
« Peur »
« Homme »


Alors qu'elle terminait les fraises, le regard de Taryn se fit plus vif, plus intéressé. Cependant, je ne pouvais m'empêcher de me demander où cet exercice allait nous mener.

« Ami ? »
« Ennemi »


Peu convaincue Taryn se pinça les lèvres tout en poursuivant :

« Ville »
« Ennuis »


Voilà ce que m'inspirait la ville, les problèmes. Il fallait bien avouer que ces derniers mois, j'avais eu le don de m'en attirer. Je ne pouvais m'empêcher de me demander si cela avait toujours été ainsi. Bien entendu, à cette question, je n'avais aucune réponse. La jeune femme croisa les bras autour de ses jambes tout en me demandant si cela n'avait pas éveillé des noms dans mon esprit ou encore une association d'idée…

« Si une présence... Elle m'a suivi jusque dans la forêt avant de "disparaître"... Vous m'y avez fait repenser avec la peur... »
« Une présence ? quel genre de présence... ? »
« Un homme, je crois, mais je n'ai jamais vu personne... Elle me faisait peur, où que j'aille cette présence était partout sauf ici, je ne la sens plus »
« C'était une présence... humaine ? tu as senti un coeur battre ? »


Je n'aurais sut répondre à sa première question, je ne parvenais toujours pas à assimiler le sujet des vampires. Mais pour la seconde, je savais ce qu'il en était :

« Non, je ne crois pas. Vous allez crois que je suis fou, mais je n'ai fait que le sentir, je n'ai jamais vu nulle part, même pas touché, mais je suis sûr qu'il était là... »
« Et cette présence n'est plus là ? c'est ça qui t'a guidé jusqu'ici ? »
« Non elle m'a quitté quand je suis entré dans la forêt, je l'ai fuit... Et j'ai arrêté de fuir jusqu'à ce qu'il arrête de me pourchassé… »
Un peu gêné, je me frottais la nuque tout en baissant le regard. « Il n'a cessé qu'à mon arrivée ici »

Cet exercice était pour moi particulièrement difficile. D'une part j'avais bien plus de question que de réponses, et d'autre par, je me livrais complètement à cette jeune femme. Je me mettais à nu sans réellement la connaître et à chacune de mes paroles, j'étais un peu plus gêné. Je savais pourtant que Taryn tentait de m'aider. Elle semblait posséder tellement de réponses à mes questions alors que nous ne nous connaissions pas et que notre rencontre avait pourtant été hasardeuse, dirions-nous.


« Mm j'ai bien une hypothèse mais tu ne vas pas me croire encore »
« Ah oui? Dites toujours... Je suis tellement perdu... »
Dis-je dans un soupir tout en relevant les yeux vers elle.
« tu n'as pas toujours été comme ça normalement et la personne qui est responsable de ce changement, est sûrement la présence que tu as remarqué. Si c'était un humain ordinaire, tu aurais senti, entendu, des battements de coeur, ou quelque chose comme ça. Je ne sais pas comment vous faites vous autres »
« Comment on fait... Pour? »
Je marquais un temps d'arrêt alors que je réfléchissais. « Je crois... » J'hésitais une nouvelle fois avant de finir sur mon idée.« L'oreille fine? » J'esquissais un léger sourire. « Alors pourquoi ne m'a t'il pas aidé? Pourquoi est-il resté à regarder? Pourquoi ne me parlait-il pas? »
« Ça je n'en sais rien, c'est toi qui a fuit plutôt que lui avoir posé la question » fit elle en levant les yeux au ciel. « il ou elle avait peut-être peur et t'a laissé ici en te pensant… » Elle grimaça « …entre de bonnes mains »
« Vous trouvez que j'ai quelque chose... d'effrayant? » Fis-je tout en levant un sourcil. Je passais mes bras autour de mes jambes tout en continuant : « Je ne sais pas... Il se payait ma tête lorsque j'ai eu des ennuis... Je l'ai senti comme... Amusé... »

Je remarquais alors sa mâchoire se crisper sans rien ajouter comme si elle savait quelque chose.

« Cela vous semble normal ? »
« Disons que... parfois ils s'amusent. »
Dit elle simplement en évitant mon regard.
« Ils s'amusent à faire souffrir? »
« Oui ! »
fit elle en tapant des poings sur le sol, ce qui eu pour effet de me faire sursauter face à ce pique de colère que je ne comprenais pas. « Oui ça les amuse, c'est cruel, tu le deviendras peut être aussi, en les côtoyant »
« … »
J'hésitais un peu à parler. Mon regard devint plus vague et une nouvelle fois, je le baissais. « Et... Comment on ne change pas? »
« Peut-être en ne les côtoyant pas... » Sa voix n'était plus qu'un murmure à peine audible. « Je ne sais pas vraiment quoi faire, le manoir ne doit pas être loin. Tu les trouveras là-bas... des créatures comme toi. Ce serait le meilleur moyen d'en savoir plus mais... ce sera aussi le meilleur moyen de devenir comme ça. »

Je fermais les yeux et appuyais mon front sur mes genoux comme pour réfléchir. Ma voix devint de moins en moins assurée.

« Et admettons que je vous crois... Il n'y a pas de moyen de redevenir... "normal"? Et comment en avez-vous appris autant... Pourquoi vous savez tout ça? » Je marquais un temps d'hésitations avant de poursuivre. « Et si... je crois que vous les haïssez... Alors pourquoi m'aidez-vous? »


"Doucement les questions l'Egaré, tu ne crois pas en la plus simple des évidences. Ton état. Alors comment je sais tout ça ? Je les ai côtoyé, même s'il serait plus juste de dire que je les ai subit. Quant au pourquoi je t'aide, c'est simplement parce que je pense que tu pourras un jour me rendre la pareille. Tu as su venir ici sans te faire remarquer après tout. Et... tu pourras aussi revendiquer un humain comme esclave, si tu décides d'aller au manoir. Un humain qui ne sera pas maltraité."

J'écoutais Taryn répondre à ma pluie diluvienne de question des suites de notre "jeu". Comment pouvait-il y avoir encore des esclaves alors que l'esclavage était aboli ? Comment pouvait-on avilir quelqu'un pour son propre plaisir ? Je ne comprenais pas le plaisir qui pouvait en découler… Je préférais garder le silence sur ce que Taryn venait de dire.

"Dis... tu me raconterais une histoire pour m'endormir ?"


Je souris lorsque la jeune femme me demanda de lui conter une histoire.


« J'ignore si je connais une histoire, mais je veux bien essayer. Je vous dois bien ça… Par contre avec mon "allergie"… Je ne sais pas dans combien de temps le soleil va se lever… Je préfèrerais que nous nous mettions… À l'abris si ça ne vous ennuie pas… Je comprends par contre que la crypte ne vous plaise pas… Pas loin de la source il y a un énorme arbre creux. Et les fraisiers ne sont pas loin… Je boucherais le trou avec des feuillages et ma chemise. »

Je pouvais lire sur son visage ka fatigue, ou plutôt, l'épuisement. Je pris donc mon "journal", ma mine de plomb ainsi que le calice.


« Demain, il y aura peut-être d'autres fraises… » Fis-je un peu innocemment. « Je vais vous porter, vous êtes épuisée. »

Sur ces mots, je me relevais tout e en la portant. Lentement je pris la direction de ladite souche. Une fois arrivés, je la déposais doucement dans l'arbre creu.


« Je vais vous remplire le calice d'eau au cas ou et je reviens. »

Ne trainant pas, je fis se pourquoi j'étais parti. Après m'être donné l'illusion de me rafraichir le visage, je fixais la surface de l'eau. Rêve ou réalité ? Je n'avais pas de reflet. Je me fis violence afin de me tirer de ma torpeur. Ce fut le calice remplis d'eau que je revins auprès de Taryn.

« C'est moi… »

Comme s'il avait pu s'agir de quelqu'un d'autre… Je voulais tout de même la rassurer. La rejoignant dans l'arbre creu, j'obstruais le trou de feuillage avant d'ôter ma chemise. Je dévoilais alors au regard ma peau dénudée sur laquelle se trouvait des cicatrices plus ou moins belles. Je me servi de ma chemise pour terminer de créer une « protection » contre les rayons du soleil. Je me terrais ensuite dans le fond de notre « terrier » improvisé afin que si la jeune femme souhaite sortir, je ne sois pas inquiété par les rayons du soleil.

« Ce n'est pas un cinq étoiles… Mais c'est tout comme… »

Je tentais l'humour, j'en avais réellement besoin. Je lui fis signe que si elle le souhaitait, elle pouvait se servir de mes jambes comme d'un oreillé.


« Si vous vous ennuyez demain… Si vous restez dans le coin… Je dormirais sûrement, vous pouvez le lire… »

"- Je le lirais. Peut être y trouverais-je des indices sur ton obscur passé."


Tout en disant cela, je désignais mon « journal » de la tête. Il avait été pendant si longtemps mon seul compagnon. Le seul qui me permettait de ne pas sombrer totalement dans la démence. Je soupirais alors tout en réfléchissant à une histoire… J'avais beau me creuser la tête, rien ne me venait. Ce ne fut que lorsque je m'apprêtais à laisser tomber qu'un conte me vint à l'esprit. J'ignorais comment je le connaissais, mais il venait de s'imposer de lui-même. Ce fut lorsque Taryn fut installée que je commençais mon récit, un peu gêné tout fois.

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

« Il avait dix-neuf ans lorsque son « père » fit de lui un vampire. Sa croissance était terminée depuis un an, il mesurait un mètre soixante-dix. Il avait vu le jour en un lieu d'éternel hiver. Aussi n'était-il pas étonnant que sous la lune d'Angleterre, il avait tout oublié de mes premières années pour façonner son existence à partir du présent. »

Je la regardais brièvement, me demandant si je n'allais pas faire plus qu'accélérer la venue de son sommeil. J'ignorais d'où me venait cette histoire, elle me venait, c'était tout. Comment je la connaissais ? L'avais-je vécu ? Y avait-il des éléments de mon passé et d'autre de mon imagination ? A toutes ces questions je n'aurais su que répondre…


« Ancien esclave, secouru par son « père », peut être était-ce bien mieux ainsi. Lorsqu'il avait vu le jour – en devenant vampire – il était tourmenté et son âme saignait. Sa mort humaine fut lente et douloureuse, bien que la morsure de son « père » ne lui aie, paradoxalement, procuré que du plaisir. Le vampire qui l'avait créé, son « père », possédait une âme ruisselante de générosité, aussi étonnant que cela puisse paraître. Il ignorait son nom, et cela de tout temps. Je le nommait « père » et lui l'appelait « enfant ». D'ailleurs, il ne s'était jamais autant senti enfant que devant lui. »


Par certains aspects, cette histoire tenait plus de la fable. Après se que m'avait raconter Taryn, si je venais à croire l'incroyable, celui qui m'avait créé ne pouvait probablement pas être comme celui de mon histoire. Cette présence moqueuse et sournoise qui m'avait suivit… Et s'il s'agissait bien de lui ? C'était impossible, croire en cela revenait à croire que j'étais un vampire. Et cela, je m'y refusais, je ne pouvais pas le croire autant que je le ne voulais pas.

« Il serai son novice à jamais. Sa première impression de ceux, qui était à présent, ses semblables, ne fut guère flatteuse. « Les vampires sont des êtres pervers, capables d'horreurs et d'atrocités dans le seul but de s'amuser. Tuer les familiers mortels de l'un des leurs, représenterait une distraction de choix pour certains macabres morts-vivants. » Telles avaient été ses paroles lorsque son « père » lui avait demandé son opinion au sujet de ceux qui étaient désormais leurs pairs. Cela l'avait fait rire. Je vous l'ai dit, son âme et son cœur saignaient. Son regard en avait été assombrit. Cependant, avec le temps, il avait toujours su mettre en lumière ce qu'il avait de meilleur en lui... »


Mon regard se posa sur la jeune femme, me demandant si ma fable du « gentil vampire » lui convenait. Je la voyais succomber à l'appel de Morphée. Je pris naturellement cela pour un oui. Le but n'était-il pas de lui faire gagner le pays des songes ?




Article ajouté le 2008-07-07 , consulté 18 fois

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